Défi n° 8 : Crises planétaires sans frontières : effondrement climatique, risque de pandémie et insécurité alimentaire

Le dérèglement climatique, le risque de pandémie et l’insécurité alimentaire partagent une caractéristique commune : ce sont des menaces qui ne connaissent pas de frontières, dont les coûts pèsent de manière disproportionnée sur ceux qui en sont le moins responsables, et auxquelles aucun État ni aucun accord bilatéral ne peut faire face à lui seul. Elles exigent une action collective à une échelle que seuls des cadres multilatéraux solides peuvent offrir, et elles surviennent précisément au moment où ces cadres sont les plus mis à rude épreuve.

La crise climatique s’accélère plus rapidement que ne le prévoyaient la plupart des modèles il y a dix ans, avec des conséquences en cascade sur les systèmes alimentaires, les migrations et la stabilité politique. La pandémie de COVID-19 a démontré que la sécurité sanitaire mondiale est un enjeu géopolitique : les dépendances au sein de la chaîne d’approvisionnement pharmaceutique, la distribution inéquitable des vaccins et l’effondrement des mécanismes de coordination internationale ont tous eu des conséquences directes sur la sécurité et la prospérité européennes. L’insécurité alimentaire, déjà utilisée comme arme de guerre par la Russie, va s’aggraver avec les récentes escalades en Iran et à mesure que les impacts climatiques sur les systèmes agricoles s’intensifient, en particulier dans les régions avec lesquelles l’UE cherche à approfondir son partenariat.

Il ne s’agit pas de crises distinctes, mais de dimensions interdépendantes d’un même défi : la préservation de la stabilité mondiale dans un monde où la volonté politique et la capacité institutionnelle d’action collective sont simultanément plus que jamais indispensables et plus que jamais menacées.

Une bombe à retardement planétaire8 : Remédier aux dysfonctionnements du système financier mondial

L’euro en tant que stabilisateur géopolitique, une fiscalité commune, et la réforme de l’architecture mondiale de la dette

La domination du dollar est en partie structurelle, mais elle résulte également de choix stratégiques que l’UE n’a pas encore opérés. Lorsque les États-Unis imposent des sanctions, leur effet tient en grande partie au fait qu’une part considérable du commerce mondial est libellée en dollars et passe par les infrastructures financières américaines. L’UE devrait défendre, dans sa position sur le système financier mondial, les mêmes principes d’équité que ceux que nous revendiquons dans les instances de gouvernance multilatérales, tout en utilisant l’euro de manière plus ciblée, afin de réduire la coercition au sein du système financier mondial, sans pour autant recréer l’hégémonie américaine.

Nous proposons donc trois mesures pour relever les défis du système financier mondial :

  • Renforcer le rôle international de l’euro en tant que pierre angulaire d’un système financier multipolaire,

  • Mettre en place un impôt commun sur les sociétés pour financer les institutions multilatérales,

  • Réformer l’architecture mondiale de la dette et des sanctions.

1. L’euro reste sous-représenté dans les réserves mondiales et la facturation commerciale par rapport au poids économique de l’UE. La promotion active de contrats libellés en euros dans des secteurs stratégiques – énergie, matières premières, marchés publics de défense – réduirait l’exposition des relations commerciales de l’UE à la coercition de la zone dollar et donnerait à la politique européenne en matière de sanctions une base indépendante. Un euro renforcé est une condition préalable à une architecture de sanctions de l’UE plus efficace et crédible : une architecture dont le fonctionnement ne dépend pas du dollar américain ni de l’infrastructure financière américaine. Le développement d’une infrastructure de paiement européenne, avec l’introduction de l’euro numérique au détail et de gros, la création de lignes de swap bilatérales entre les États membres de l’UE ou les pays partenaires, ainsi que l’émission d’un actif sûr permanent de l’UE, élargirait encore la portée de l’euro dans les transactions internationales, réduirait l’exposition de l’UE aux fluctuations des taux de change et, entre autres, renforcerait l’indépendance des services financiers européens.

2. Pour lutter contre l’évasion fiscale et créer des ressources propres pour l’ONU, l’UE devrait être le principal défenseur de l’assiette fiscale commune mondiale pour les entreprises, promue par l’administration Biden en 2021 et approuvée par les États membres de l’ONU. Il convient de renforcer le cadre de l’OCDE relatif à l’impôt minimum de 15 %, dont la portée et l’applicabilité restent limitées, afin d’établir un seuil universel qui élimine l’évasion fiscale et la course vers le bas. Cela devient particulièrement urgent, car les États-Unis sous Trump se sont considérés comme exemptés de ce cadre fiscal. Il est important de noter que les recettes supplémentaires générées par ce mécanisme, résultant de la différence par rapport à un impôt national sur les sociétés établi à moins de 15 %, devraient être  affectées au financement des agences des Nations unies et des institutions multilatérales, offrant ainsi au système international une base financière stable et indépendante qui ne dépende pas de la volonté politique d’un seul État contributeur, sans grever davantage les budgets nationaux. Il s’agit là à la fois d’un argument de justice fiscale et d’un argument stratégique : cela reconnaît la coopération internationale comme un élément géopolitique pertinent et responsable tout en créant des ressources propres pour le système multilatéral.

3. La réforme de l’architecture financière et de la gestion de la dette internationales est tout aussi urgente. Le système actuel présente un biais structurel à l’encontre des pays en développement : il offre trop peu de liquidités en cas de crise, trop peu de souplesse en matière de restructuration lorsque la dette devient insoutenable, et trop peu de prêts au développement pour répondre à l’ampleur des investissements requis par les transitions écologique et numérique. La gouvernance des institutions financières mondiales telles que le FMI ou la Banque mondiale reflète une répartition du pouvoir datant de l’après-guerre qui ne correspond plus au monde tel qu’il est aujourd’hui. Malgré les réformes de 2016 qui ont légèrement augmenté la part des droits de vote de la Chine, le FMI reste dominé par les États-Unis, l’Europe et le Japon, les États-Unis conservant un droit de veto effectif sur les décisions clés (cf. Petrone 2025). La structure de gouvernance de la Banque mondiale souffre de déficits démocratiques similaires. Afin d’améliorer les partenariats avec les pays du Sud et de créer des conditions propices à la croissance économique, l’UE devrait soutenir une réforme significative du système de vote au sein de ces deux institutions, tout en mettant en place un cadre multilatéral solide de restructuration de la dette – comprenant A) une renégociation structurée de la dette des plus de soixante pays actuellement en situation de surendettement, au sein et au-delà du Club de Paris – et B) l’institutionnalisation de l’Alliance pour la clause de suspension de la dette, en vue d’une ratification par l’Union européenne et ses États membres d’une seule et même voix.  Cette alliance de banques internationales et de pays s’engage, à compter de 2025, à inclure dans les contrats de prêt conclus avec les pays en développement des clauses de suspension automatique qui déclenchent un moratoire sur les remboursements en cas de catastrophes naturelles de grande ampleur ou de chocs économiques graves.