Défi n° 6 : Le déficit de souveraineté numérique et technologique

L’UE dépend fortement d’un petit nombre de grandes entreprises technologiques américaines pour l’infrastructure numérique sur laquelle reposent de plus en plus son économie, son administration publique et ses processus démocratiques. Les services cloud, l’intelligence artificielle, les plateformes de réseaux sociaux et les infrastructures de recherche sont dominés par des entreprises dont le siège social, la juridiction, les pratiques de gouvernance des données et, de plus en plus, les orientations politiques échappent au contrôle européen. Le récent rapprochement entre les géants américains de la technologie et l’administration Trump a ajouté à cette dépendance économique une dimension politique aiguë.

Il ne s’agit pas simplement d’un problème de compétitivité. Une société démocratique qui ne peut contrôler sa propre infrastructure de l’information, qui ne peut garantir l’intégrité de son débat public, et qui ne peut protéger les données de ses citoyens contre des gouvernements étrangers ou des acteurs privés opérant sous le droit étranger n’est pas pleinement souveraine au sens propre du terme. À mesure que l’intelligence artificielle et le cloud computing deviennent de plus en plus transformateurs, redéfinissant les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’énergie et de la sécurité, les enjeux liés à cette dépendance ne feront que s’accroître. L’Europe n’a pas construit son modèle politique au fil des décennies pour ensuite externaliser ses fondements numériques à des acteurs dont les intérêts et les valeurs divergent de plus en plus des siens.

Souveraineté numériqueVision Volt n° 6 : Souveraineté numérique européenne, un « Eurogroupe technologique » et la mondialisation de l’identité technologique de l’UE

En matière de services numériques, l’UE dépend fortement des États-Unis – et plus précisément d’un nombre très restreint d’entreprises technologiques de la Silicon Valley qui dominent de manière écrasante le marché numérique européen et mondial. Cela a donné naissance à des sociétés privées si puissantes sur le plan économique que leur capitalisation boursière dépasse généralement le PIB de presque tous les États membres de l’UE. Le récent rapprochement entre les géants américains de la tech et l’administration Trump a ajouté à ce pouvoir économique une dimension politique extrêmement préoccupante. Cette tendance est particulièrement alarmante étant donné que les services de cloud computing et d’intelligence artificielle risquent de s’avérer bien plus transformateurs pour la société que le commerce en ligne ou les moteurs de recherche.

Dans le nouvel ordre mondial, l’indépendance numérique est donc devenue non seulement une question de compétitivité, mais aussi un enjeu géopolitique de première importance, tant pour la souveraineté européenne que pour la stabilité mondiale.

Dans un premier temps, nous devons réitérer notre appel en faveur du développement urgent d’ alternatives européennes aux produits et services technologiques numériques clés. Pour l’UE, parvenir à la souveraineté technologique est plus que jamais une question de survie – et une question qui ne peut être résolue que par des efforts coordonnés à tous les niveaux de gouvernance, associés à un contrôle démocratique rigoureux, comme l’illustre la récente tentative de cession de Digi1, un important fournisseur néerlandais d’infrastructures numériques, à une entreprise américaine.

À plus long terme, la souveraineté technologique serait également une condition préalable à l’indépendance en matière de renseignement vis-à-vis des autres puissances mondiales et à la garantie de la sécurité des données dans des domaines critiques tels que la santé mondiale – où l’absence d’une infrastructure européenne de partage des données oblige les États membres à s’appuyer sur des plateformes américaines ou chinoises dont les normes de gouvernance des données sont incompatibles avec les valeurs européennes.

Pour une action coordonnée de l’UE : nous appelons à la création d’un « Eurogroupe » de la souveraineté technologique, composé à parts égales d’experts du numérique et de responsables publics élus ou nommés – y compris des ministres nationaux et des dirigeants de la Commission européenne – afin de coordonner la stratégie politique en matière de technologie, d’IA, de cybersécurité et de médias numériques, à l’instar de la manière dont l’Eurogroupe coordonne la politique monétaire. Contrairement à l’Outil de coordination de la compétitivité, cet organe doit, en règle générale, consulter les représentants concernés du Parlement européen.

Seule une telle entité centralisée peut assurer la cohérence nécessaire à tous les niveaux politiques pour atteindre les objectifs indispensables à la souveraineté numérique.

Sur le plan extérieur, la souveraineté technologique de l’UE devrait susciter un « effet Bruxelles » sur le développement technologique mondial.

Pour contribuer à un meilleur développement technologique à l’échelle mondiale, la rupture avec la dépendance vis-à-vis des monopoles des géants américains de la technologie doit s’appuyer sur un ensemble cohérent de mesures articulées autour de trois principes fondamentaux et d’une ambition première :

1. Transparence et ouverture : les investissements publics dans les nouvelles technologies doivent privilégier le développement open source, afin que l’innovation financée par des fonds publics reste un atout européen commun. La transparence algorithmique et la supervision humaine doivent être des conditions non négociables.

2. Durabilité : la souveraineté technologique ne doit pas se faire au détriment des engagements environnementaux. Des centres de données à faible consommation d’énergie, un impact minimal sur les communautés et une innovation en matière d’IA qui contribue activement à nos objectifs climatiques, plutôt que de les compromettre.

3. Alternatives démocratiques : briser les monopoles ne se limite pas à réglementer les acteurs en place. Cela signifie ouvrir le marché à de nouveaux acteurs européens opérant exclusivement dans le cadre du droit de l’UE, dont les modèles de gouvernance sont intrinsèquement alignés sur les valeurs européennes et les cadres relatifs aux droits numériques.

Une identité technologique typiquement européenne : l’Europe n’a pas besoin de reproduire le modèle américain de modèles de base massifs et énergivores. L’UE devrait être à l’avant-garde d’une vision de l’IA plus ciblée, plus efficace et plus utile, en investissant dans des modèles spécialisés pour des applications industrielles, scientifiques et du secteur public où l’expertise européenne est déjà à la pointe.