Défi n° 5 : L’érosion du multilatéralisme et du droit international
L’ordre international fondé sur des règles, construit avec acharnement au fil des décennies grâce au système des Nations unies, au droit international et aux institutions multilatérales, fait l’objet d’attaques soutenues provenant simultanément de multiples directions. La Russie a violé l’interdiction la plus fondamentale de la Charte des Nations unies : le recours à la force contre l’intégrité territoriale d’un État souverain. Les États-Unis se sont libérés de leurs engagements multilatéraux, en se retirant de l’OMS, du dispositif de l’Accord de Paris et des principaux cadres de contrôle des armements. Israël a mené des actions constituant un génocide en toute impunité. La Chine a contesté les décisions juridiques internationales qui ne lui convenaient pas, notamment en mer de Chine méridionale. Le droit de veto au Conseil de sécurité a rendu pratiquement impossible toute réponse collective face aux violations majeures du droit international.
Le danger ne réside pas seulement dans le fait que certaines violations restent impunies. Il réside dans l’érosion de la norme elle-même.
Lorsque des États puissants agissent en dehors des règles en toute impunité, les petits États en tirent la conclusion rationnelle que les règles ne s’appliquent qu’à ceux qui n’ont pas le pouvoir de les ignorer.
L’autorité du droit international repose en fin de compte sur son universalité, et dès lors que cette universalité apparaît comme sélective, c’est toute l’architecture qui commence à s’effriter. En tant qu’acteur majeur du système international peut-être le plus attaché au respect des règles, l’UE a plus à perdre de cette érosion que tout autre acteur.
Vision Volt n° 5 : Unis pour la défense et la prévention
Une armée européenne pour défendre notre projet de paix
L’Europe est un projet de paix, mais la liberté a un prix. Comme l’a dit Robert Schuman : « La paix mondiale ne peut être préservée sans des efforts créatifs proportionnés aux dangers qui la menacent. » Aujourd’hui, ce danger est existentiel. La Russie mène une guerre impérialiste d’agression contre l’Ukraine, un État européen, et elle ne s’arrêtera pas tant qu’elle n’aura pas perdu. La Russie envahira directement l’Union européenne et tentera de la briser si l’occasion se présente, car en tant qu’alternative démocratique et volontaire, celle-ci constitue une menace pour son propre modèle autocratique.
Mais compter sur les États-Unis pour notre protection est un pari dangereux. L’Europe compte sur l'OTAN pour sa défense collective, mais cette organisation ne fonctionne qu’avec les renseignements, la logistique, le commandement et le contrôle, les moyens stratégiques et les forces de réaction rapide américains. Les pressions américaines sur l’Ukraine, les droits de douane unilatéraux, l’ingérence dans nos élections, les menaces d’annexion du Groenland et les guerres illégales menées de leur propre chef montrent clairement que, au mieux, les États-Unis considèrent l’OTAN comme un réseau d’extorsion ou un groupe de vassaux. Pendant ce temps, les armées européennes ressemblent à des bonsaïs : miniatures, coûteuses et fragiles. Ce dont nous avons besoin, c’est d’un chêne solide pour nous abriter de la tempête.
Au lieu d’attendre que la guerre nous unisse, nous devons nous unir pour empêcher la guerre. Les deux tiers des Européens souhaitent que l’Europe soit capable de se défendre de manière indépendante. Cela doit se faire selon trois voies qui se renforcent mutuellement et répondent à des échelles de temps différentes : 1) une OTAN européanisée, 2) des groupes de pays clés s’intégrant plus rapidement et plus profondément, et 3) une Union européenne de la défense à part entière, avec une armée européenne en son sein.
L’UE ne peut y parvenir seule : elle doit envisager l’Europe dans une perspective plus large. Ce n’est qu’en incluant l’Ukraine, d’autres pays candidats, le Royaume-Uni, la Norvège et d’autres partenaires clés que nous pourrons y parvenir avec l’ambition et la rapidité nécessaires. Il en résulte une Union européenne de la défense au sein d’une OTAN européanisée.
De nombreux responsables politiques européens pensent que le respect d’un pourcentage de dépenses et le recours aux industries nationales garantiront notre sécurité. Ce ne sera pas le cas. Nous ne pouvons pas acheter notre sécurité à coups de dépenses. Il s’agit à la fois d’un manque d’imagination et d’un faux dilemme. Nous appelons plutôt à des économies d’échelle et à l’interopérabilité grâce à l’intégration des forces armées, à un véritable marché unique de la défense, à la préférence européenne plutôt qu’à la dépendance vis-à-vis de fournisseurs étrangers, à des achats conjoints constituant la règle plutôt que l’exception, et à une dette européenne assortie de taux d’intérêt bas. De cette manière, nous économisons jusqu’à 100 milliards d’euros par an, qui peuvent être investis dans l’éducation, la santé, la culture, ainsi que dans notre transition écologique et numérique.
Nous devons cesser de considérer le secteur de la défense comme un gouffre budgétaire et le repenser comme un puissant moteur d’innovation et de croissance économique. En stimulant l’innovation technologique de pointe et en investissant dans les start-ups et les scale-ups, nous bousculons les industries de défense traditionnelles, forgeons une doctrine militaire moderne adaptée aux champs de bataille d’aujourd’hui et créons des innovations dans les domaines des matériaux avancés, des énergies propres et des systèmes numériques qui accéléreront notre transition écologique.
La défense verte n’est pas une contradiction : la lutte contre la crise climatique est intimement liéeà la stabilité mondiale et à la résilience de nos sociétés.
Enfin, l’Europe doit contribuer à assumer ses responsabilités pour le monde futur que nous construisons. Un monde juste, fondé sur un droit international efficace et le respect des droits de l’homme, exige la responsabilité de protéger les populations contre les gouvernements dévoyés. De futurs États-Unis d’Europe devraient mettre une force permanente de maintien de la paix à la disposition d’une Organisation des Nations unies réformée.